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Si les documents récemment brandis par Thierno Alassane Sall (TAS) dans l’affaire ASER/AEE Power EPC disent vrai, alors il faut reconnaître qu’il vient peut-être de réussir là où beaucoup ne voyaient, au départ, qu’un entêtement personnel, une posture d’opposant ou une vieille querelle politique recyclée contre les nouveaux maîtres du pouvoir.
Depuis plusieurs mois, TAS tire sur ce fil. Il parle de l’ASER, de AEE Power EPC, de garanties, d’avances, de banques, de virements, de localités rurales qui attendent l’électricité, de milliards sortis des caisses ou engagés au nom de l’État. Il insiste, revient, documente, alerte, relance. Et pendant qu’il le fait, une partie du pays l’écoute à moitié, une autre le soupçonne, une troisième le range simplement dans la catégorie commode des opposants qui n’auraient pas digéré l’arrivée de PASTEF au pouvoir.
C’est souvent ainsi que meurent les alertes publiques au Sénégal. Non pas parce qu’elles sont fausses, mais parce qu’elles arrivent dans un climat saturé de loyautés politiques. On ne demande plus d’abord si les faits sont exacts. On cherche qui parle. On vérifie son camp. On interroge ses rancœurs supposées. On dissèque son rapport à Sonko, à Macky Sall, à l’ancien régime, au nouveau régime. Puis, selon la réponse, on écoute ou on ferme les oreilles.
Or, l’affaire ASER n’est pas un simple pugilat partisan. Elle touche à quelque chose de beaucoup plus concret. L’argent public, la commande publique, la dette, les garanties de l’État, l’électrification rurale et, au bout de la chaîne, des villages qui devaient sortir de la pénombre. Dans ce dossier, les milliards ne sont pas des abstractions. Ils sont des poteaux non posés, des écoles sans courant stable, des postes de santé sous-équipés, des activités rurales qui restent au ralenti, des ménages qui continuent de vivre à la marge du confort minimal que l’État leur promet depuis des décennies.
C’est pourquoi, si les révélations de TAS sur les flux financiers se confirment, il faudra lui reconnaître une chose. Il n’a pas lâché. Il a tenu son sujet. Il a refusé le sommeil confortable des dossiers enterrés. Il a accepté d’être tourné en dérision, réduit à un aigri, soupçonné de chercher la moindre tache sur le vêtement encore neuf du pouvoir actuel. Il a persisté malgré tout. Et cette persistance, en politique, n’est pas un détail. C’est parfois ce qui sépare le bruit de l’alerte, la posture de l’utilité publique.
Mais cette affaire pose aussi une question plus profonde. Peut-elle changer le destin politique de Thierno Alassane Sall ? Peut-elle lui donner enfin l’épaisseur populaire que son parcours, à lui seul, ne lui a jamais vraiment donnée ? Peut-elle lui permettre de franchir ce mur invisible contre lequel il bute depuis des années, ce mur du son politique que seuls quelques rares acteurs parviennent à traverser ?
Car TAS pose un paradoxe. Sur le papier, peu d’hommes politiques sénégalais présentent un CV aussi propre, aussi dense, aussi cohérent. Ingénieur de formation, homme d’aviation civile, ancien cadre de l’ASECNA, ancien directeur général de l’ARTP, ancien ministre des Infrastructures, ancien ministre de l’Énergie, aujourd’hui député, il a vu l’État de l’intérieur, ses procédures, ses faiblesses, ses arrangements, ses angles morts. Il ne parle pas des dossiers publics comme un commentateur de plateau. Il parle souvent comme quelqu’un qui connaît les circuits, les textes, les notes, les arbitrages, les signatures, les silences administratifs qui coûtent cher.
Son passage à l’ARTP reste, dans la mémoire de beaucoup, associé à un geste rare. La réduction de ses propres avantages, dans un pays où la dénonciation du train de vie de l’État commence généralement par les privilèges des autres. Son départ du ministère de l’Énergie, sur fond de désaccord autour de contrats pétroliers impliquant Total, a également nourri l’image d’un homme capable de dire non, y compris lorsque le prix politique du refus est lourd. Dans un pays où tant de responsables découvrent la vertu seulement après leur limogeage, ce genre de cohérence mérite au moins d’être noté.
Et pourtant, TAS ne décolle pas vraiment. Il est respecté, mais pas massivement suivi. Écouté, mais rarement porté. Craint parfois pour sa rigueur, mais pas encore désiré comme figure centrale d’alternance. Il a de la matière, de l’expérience, des dossiers, une réputation d’intégrité, mais il lui manque ce supplément indéfinissable qui transforme une crédibilité personnelle en force politique nationale.
Pourquoi ?
Il y a bien sûr la question du charisme. Non pas le charisme de théâtre, celui des effets de manche et des foules chauffées à blanc, mais cette capacité à faire sentir aux gens qu’on les comprend avant de leur expliquer qu’on a raison. TAS donne souvent l’impression d’avoir raison trop tôt, trop seul, trop sévèrement. Il parle comme un homme qui a examiné le dossier, trouvé les failles, identifié les responsabilités, et qui attend presque que le public se mette naturellement au niveau de son raisonnement. Mais la politique ne fonctionne pas ainsi. Le peuple ne se rallie pas seulement à la justesse d’une démonstration. Il se rallie aussi à une vibration, à une émotion, à une familiarité, à une présence qui le touche sans l’écraser.
Il y a ensuite son positionnement. Le nom même de son parti, la République des Valeurs, dit tout. TAS a choisi de faire de l’intégrité son axe central, son étendard, presque sa marque personnelle. C’est compréhensible. Son parcours l’y autorise largement. Mais ce positionnement a un revers. À force d’incarner la rectitude, on peut finir par donner le sentiment de revendiquer une forme de pureté. Et la pureté, en politique, attire autant qu’elle inquiète.
Les citoyens savent, même confusément, que nul n’est parfait. Ils savent que la politique est faite de compromis, de rapports de force, de zones grises, de décisions prises dans l’urgence, d’alliances imparfaites. Lorsqu’un responsable semble se présenter comme la conscience morale permanente de la République, il peut susciter l’admiration, mais aussi une forme de distance. Non parce que les gens aiment la corruption ou méprisent l’intégrité, mais parce qu’ils se méfient de ceux qui paraissent leur rappeler, à chaque phrase, leur propre imperfection.
C’est là l’un des défis majeurs de TAS. Laisser davantage ses actes parler pour lui, plutôt que donner parfois le sentiment de vendre frontalement sa vertu. Ses actes sont suffisamment forts pour porter son récit. L’ARTP parle pour lui. L’épisode Total parle pour lui. Sa ténacité dans le dossier ASER parle pour lui. Il n’a pas besoin d’avoir l’intégrité estampillée sur le front. Elle gagne parfois en force lorsqu’elle est moins proclamée, plus incarnée, moins donnée comme leçon, plus offerte comme preuve.
Il existe aussi une vulnérabilité propre à ce type de posture. Lorsqu’un homme fait de la probité son principal capital politique, la moindre accusation, même vague, même injuste, même malveillante, peut rester suspendue au-dessus de lui comme une ombre. C’est pourquoi l’épisode Farba Ngom n’est pas anodin. Les accusations lancées contre lui, avec ce sous-entendu lourd sur de l’argent supposément reçu, ont longtemps constitué un poison lent dans l’opinion. TAS a fini par s’en défendre publiquement, mais le mal politique de ce genre d’attaque vient souvent du délai, de la trace, de la phrase initiale qui circule plus vite que la réponse.
Sur ce point, il gagnerait sans doute à ne laisser aucune ambiguïté prospérer. Quand on fait de la clarté une exigence pour l’État, il faut s’imposer à soi-même une clarté plus exigeante encore. Non pas parce que l’accusation serait fondée, mais parce qu’une réputation se protège aussi par la netteté des réponses. En politique, les silences sont rarement neutres. Ils deviennent des propriétés publiques, chacun venant y loger son soupçon.
Mais il serait injuste de réduire la difficulté politique de TAS à sa seule manière d’être. Le moment (Timing) compte. Le Sénégal traverse une séquence exceptionnelle. Ousmane Sonko et PASTEF ont redessiné le paysage politique avec une force rarement observée dans l’histoire récente du pays. Ils ont capté l’imaginaire de la rupture, parlé à la jeunesse, construit une mystique militante, imposé leur grammaire politique, puis transformé une longue confrontation avec l’ancien régime en victoire électorale. Face à cette déferlante, l’opposition peine encore à retrouver une colonne vertébrale. Elle tâtonne, se cherche, hésite entre critique de principe et calcul de survie.
Dans ce paysage, TAS occupe une place étrange. Il n’est pas un opposant classique. Il n’est pas non plus un allié naturel du pouvoir. Il ne vient pas de la galaxie PASTEF, mais il n’est pas aisément soluble dans l’ancien système. Il peut dénoncer Macky Sall hier et interpeller le nouveau pouvoir aujourd’hui. C’est précisément ce qui fait son intérêt, mais aussi sa difficulté. Dans un pays où beaucoup continuent de penser la politique en camps étanches, l’indépendance réelle est souvent mal comprise. On la prend pour de l’instabilité, de l’orgueil, ou de l’opportunisme, alors qu’elle peut aussi être une fidélité à une ligne.
L’affaire ASER peut donc devenir pour lui une épreuve décisive. Si ses alertes se confirment, il ne suffira pas de constater qu’il avait raison. Il faudra surtout voir ce qu’il fera de cette raison. En fera-t-il une revanche personnelle, un procès permanent contre Sonko et le pouvoir, ou une exigence républicaine adressée à tous, y compris à lui-même ?
Car le Sénégal n’a pas seulement besoin de dénonciations, même nécessaires. Il a besoin de responsables capables de reconstruire la confiance publique. Lorsque l’argent public semble se perdre dans des marchés mal ficelés, des garanties hasardeuses, des avances mal suivies et des responsabilités diluées, il faut bien sûr exposer les faits. Mais il faut aussi dire comment empêcher que cela recommence.
Le dossier ASER dépasse donc TAS. Il dépasse même le pouvoir actuel. Il pose une question plus ancienne et plus dérangeante. Combien de projets de développement meurent ainsi dans les limbes des avances, des sous-traitances, des renégociations, des intermédiaires et des communiqués rassurants ? Combien de milliards sont annoncés avant d’être réellement exécutés ? Combien de fois l’État s’endette-t-il au nom des populations, avant de se révéler incapable de suivre chaque franc jusqu’à sa destination finale ?
Si TAS force le pays à regarder cela en face, il aura déjà rendu un service utile. S’il parvient, en plus, à parler au-delà de ceux qui l’écoutent déjà, à sortir de la seule indignation technique et à éviter le piège du ton professoral, cette affaire pourrait devenir plus qu’un moment de vérité. Elle pourrait lui ouvrir un passage politique.
Mais ce passage se mérite dans la manière. Les Sénégalais n’attendent pas seulement un homme qui dise « je suis intègre ». Ils attendent quelqu’un qui leur donne envie de croire que l’intégrité peut contrôler sans humilier. Car le Sénégal sait déjà que TAS est sérieux. Il lui reste à convaincre qu’il peut être plus qu’un homme sérieux. Un homme autour duquel des citoyens très différents peuvent se retrouver, non par culte de la pureté, mais par besoin d’un État enfin adulte.